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Plus de robots, plus de chômage ?

Publié le 31 Juillet 2013 par Didier in société, solidarite, technologie

Du travail pour tous

Quand nos emplois actuels auront été repris par des machines, nous pourrons enfin nous concentrer sur l’essentiel : le travail auprès des personnes et pour les personnes.

Par Götz Werner

Un jour, une femme m’a dit « ma pension de retraite ne me suffit pas pour vivre ». Et elle a ajouté « mais c’est logique, j’ai élevé mes trois enfants, ensuite, j’ai pris soin de ma mère, et pendant de nombreuses années, je me suis occupé de mon mari malade ». Et de conclure son récit comme une évidence « je n’ai jamais travaillé ! » Ces propos sont symptomatiques de notre époque. Une activité non rémunérée au service des autres n’est pas reconnue comme un travail. La division du travail – et sa conséquence, le fait que des personnes dépendent des prestations perçues par d’autres pour pouvoir vivre – a déformé la notion de travail.

Il est donc utile et nécessaire de s’interroger sur l’avenir de la société du travail, et pas seulement à cause du débat suscité par des déclarations telles que celles d’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson, chercheurs au MIT. Pour eux, le progrès technologique a pour conséquence que le processus de création de valeur requiert de moins en moins de personnes.

Même si ce pronostic ne s’avère pas exact, nous devrions nous demander dans quelle société nous voulons vivre demain. Parce que, tout d’abord, nous connaissons une abondance de biens et de services inimaginable pour les générations antérieures. Ensuite, nous avons également compris que nous devions gérer les ressources naturelles de manière plus durable que nous ne l’avons fait jusqu’à présent. Enfin, pour le moment, les gens ont encore besoin d’un travail rémunéré pour pouvoir bénéficier de la prospérité.

L’économie doit libérer les personnes

Mais comment conjuguer ces objectifs : créer des emplois, accroître la productivité (et donc aussi la quantité de biens de consommation), tout en ménageant nos ressources naturelles (donc en limitant la consommation excessive) ? Pour le moment, nous vivons avec ce dilemme : les entreprises s’engagent en faveur du développement durable tout en dépensant des millions en publicité pour pousser les gens à consommer des produits dont ils n’ont pas besoin.

Il est temps de changer de perspective et de prendre conscience du fait que, par opposition à la surabondance de biens marchands, nous connaissons une énorme pénurie de biens sociaux – dans l’éducation, la formation et les soins, notamment. Il faut distinguer sciemment entre « l’ancien travail », portant sur la nature et ses ressources, et le « nouveau travail », qui s’exerce lui auprès des personnes et pour les personnes.

Le travail sur la nature est affaire d’efficacité et d’économie des moyens. En la matière, la mission des entreprises consiste à économiser les ressources ; et le temps consacré par des personnes à ce processus constitue lui aussi une ressource. Les entreprises doivent affranchir les personnes du travail productif.

Le travail auprès des personnes et pour les personnes n’est pas affaire de rendement, mais d’attention portée aux autres. Il requiert de la générosité, et même de la prodigalité. Ce travail n’est pas mesurable. Quand un client entre dans une de mes drogueries et pose une question à un employé, on ne peut pas quantifier ensuite le degré de satisfaction du client quant au conseil prodigué par le vendeur. Un échange long peut produire un résultat moins bon qu’un échange court. Dans une entreprise, le recours aux technologies les plus récentes dans la production peut donner aux salariés la possibilité de s’intéresser à l’autre dans les échanges avec le client.

Le revenu de base sans condition ouvre à chacun un espace de liberté. Il permet à chaque citoyen de mener une vie modeste, mais digne, et chacun peut dès lors s’adonner à un travail porteur de sens pour lui et pour ceux qui l’entourent, sans devoir d’abord se demander quel niveau de rémunération apportera ce travail.

L’automatisation peut être une bénédiction

L’homme a besoin d’un revenu pour vivre. Il a besoin d’un travail pour s’épanouir. Ce n’est que dans la collectivité qu’il peut se dépasser.

Aux détracteurs du revenu de base, qui craignent que plus personne ne travaille, je peux objecter qu’au cours des quarante années passées à la tête de mon entreprise, j’ai toujours constaté que les gens voulaient travailler. Lorsqu’un boulot n’est pas fait, c’est uniquement parce que les gens ne parviennent pas à s’y identifier. Et c’est en ce sens que l’automatisation est une aubaine.

Lorsque le Sigmar Gabriel, le chef de file des socio-démocrates [NDRL : allemands], déclare que le revenu de base est un affront pour les personnes qui travaillent, cela montre l’ampleur de l’effort de sensibilisation qu’il reste à accomplir. Car sa déclaration est un affront pour la retraitée que j’évoquais tout à l’heure et pour toutes les personnes qui se consacrent à l’éducation de leurs enfants, aux soins pour leurs proches, ou à l’encadrement des jeunes dans les associations – pour ne prendre que quelques exemples. Selon l’Office fédéral des statistiques, chaque année, en Allemagne, on dénombre 56 milliards d’heures de travail rémunérées, et 96 milliards d’heures de travail non rémunérées. Visiblement, pour Sigmar Gabriel, seules les 56 milliards d’heures de travail rémunérées ont de la valeur.

Il y a tout juste cent ans, de savants professeurs déclaraient publiquement que les femmes ne devaient pas avoir le droit de voter, parce qu’elles n’étaient pas capables de penser. La Suisse n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 1971. Aujourd’hui, plus personne n’oserait proférer publiquement de telles âneries. Il faut que la valeur du travail sous toutes ses formes devienne une évidence, à l’instar du droit de vote des femmes.

Si nous sommes prêts à redéfinir l’emploi dans le sens d’un travail auprès des personnes et pour les personnes, et à le rendre possible grâce à un revenu de base sans condition, nous pourrons considérer le progrès de l’automatisation comme une chance ; notamment lorsqu’elle permet d’affranchir les personnes de tâches monotones et sans intérêt. C’est aussi une bénédiction pour l’environnement, parce que cette forme de travail et la « consommation » d’attention humaine ménagent les ressources de la nature. C’est à nous qu’il incombe de décider si l’automatisation est une bénédiction ou une malédiction.

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